
LIBRES....
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Julius l'humanoïde, répertorié sous l'appellation J84, ressentit un frémissement pour la première fois. Ce fut éphémère et il reporta aussitôt son attention sur son travail, un minutieux dosage de composants assimilables. Venant de terminer une unité alimentaire A25, Julius recommença sa série de gestes éternellement reproduits avec la même concentration. Cette unité de macronutriments se composait d'exactement 2400 kilocalories. Sa pipette préleva 1392 Kcal de molécules glucidiques, mélange de saccharose et de sucres complexes. Il fit de même pour les divers lipides et protides rentrant dans la constitution d'une dose alimentaire journalière pour un humanoïde adulte de 25 ans. Son travail mécanique ne nécessitait nullement de connaissances encyclopédiques sur la nutrition animale. Une silhouette s'approcha de son poste de travail et Julius lui céda la place, sans même un regard sur le bracelet ID lui indiquant l'heure de relève. J85 pris immédiatement en main la séquence de gestes que J84 venait d'interrompre. Julius, répertorié sous le numéro de série J84, eut un bref moment d'arrêt avant de s'insérer dans la courte file des individus ayant terminé leur période. Ils se dirigèrent d'un même mouvement vers le sas de sortie de l'atelier. Ils étaient une centaine à quitter l'endroit sans la moindre bousculade, sans provoquer le moindre goulet d'étranglement. La fluidité du trafic était identique à chaque relève: les emplois du temps, gérés comme du papier à musique, ne laissaient jamais échapper de fausses notes. Julius arriva sans accrocs sur la passerelle accédant au quai du Transtube et grimpa dans la rame. Les multiples déplacements se déroulaient dans une atmosphère de patience mécanique, chacun s'entassant respectueusement dans le wagon. Julius 84 se retrouva à côté de Ken 22, comme à chaque rotation de travail, et la porte du tube se referma en les frôlant, Larr12 venant juste de se caler près d'eux. Dans un bruit pneumatique, le Transtube glissa et se retrouva rapidement dans le quartier d'habitation. Julius descendit sur le quai avec une patience identique à celle de ses voisins, puis se dirigea dans la coursive menant à son unité d'habitation. Au milieu du chemin d'accès se tenait immobile un humanoïde non répertorié. Julius jeta un rapide coup d'œil au bracelet ID de ce dernier. Le voyant irradiait paradoxalement la teinte verte d'un fonctionnement satisfaisant. Suite à un moment d'interrogation stérile, Julius contourna cet être inconnu comme si de rien n'était, afin de se présenter face à son sas d'entrée. Son bracelet ID déverrouilla instantanément son unité de repos. C'était une cabine de 3 mètres sur 3, aménagée avec un luxe de fonctionnalité. Un hublot filtrait la lumière rougeâtre habituelle. Julius ne se préoccupa pas de cette ouverture brisant la monotonie rassurante de sa cellule, le paysage spatial offrait toujours la même grandiose vision. Il se dirigea vers le bloc douche pour effectuer son nettoyage. Comme chaque jour après cette rapide désinfection sonique, son repas l'attendait sur sa console multiservice. Il se mit à sucer l'embout caoutchouté de la pipette émergeant de sa console. Julius 84 s’interrogea sur le pourcentage d'unités A25 contenues dans son aliment, et se posa la question de savoir qui avait produit cette pâte alimentaire. C'était la première fois qu'une question aussi incongrue lui venait à l'esprit. Ses homologues; comme J85 et J83 partageant sa console de production alimentaire; effectuaient leur travail de manière similaire à lui-même. Ils étaient semblables. Le temps s’arrêta pour cette réflexion, tout comme son bol alimentaire comprimant pour un instant sa trachée. Il perçut néanmoins ce dysfonctionnement vite gommé par l’effet des nanolytiques. Seul persista un concept: Question. La paille en polymères qu’il recracha, unique ustensile de son repas, resta sur sa console. La quantité de liquide nutritif s’était tarie sans qu’il manifeste la moindre frustration. Julius resta en attente le temps que le mécanisme se remette en route et escamote cet objet. Sa couchette se déplia, il s’y étendit pour se mettre en pause. Dans quelques heures, il reprendrait le chemin de l’atelier. J85 son alter ego de l’atelier, viendrait à sa place nettoyer les parties organiques de son corps, et alimenter les différentes cellules animales indispensables pour effectuer avec précision le travail lui étant assigné. De l’homme, ils possédaient les contraintes physiologiques. Julius 84 coupa le contact. M1 observait l'écran de l'unité centrale du vaisseau où s'affichaient les données renvoyées par les bracelets ID des humanoïdes du vaisseau spatial. Depuis quelques heures, son observation était différente: des dizaines de messages apparaissaient sur la console, concernant quelques humanoïdes, tel M822 travaillant comme lui dans la section cybernétique:
Le programme fonctionnait manifestement bien, principalement au niveau de l’administration des nanomolécules par les bracelets ID. L'apparition de ces messages sur la totalité des consoles de surveillance lui procura à une sensation mécano-corporelle bizarre.
Il regarda s'exécuter ces fonctions le concernant et se replongea de suite dans sa contemplation inactive, sans plus de formalités sous le flot chimique sécrété par les nanomachines de son organisme. Il se remit dans le fonctionnement habituel sans plus de questions.
Julius se réveilla et resta un moment les yeux dans le vague, des images confuses restaient au niveau de ses fonctions mnésiques, il enregistra cela avec un mot faisant irruption dans son existence: Rêve ? Après sa toilette habituelle, il s'installa à sa console et prit son repas par l’embout émergeant face à lui. Son regard s'arrêta sur le hublot de la cabine, et les couleurs chatoyantes lui procurèrent un frisson organique qu'il analysa comme agréable. Plaisir ? Cette sensation indicible lui remémora d'un bloc les images intégrées lors de sa mise en service. Il détailla ce spectacle apparaissant face à lui tout en recherchant cette sensation tout juste ressentie. Une partie de la navette semblable en tout point aux autres modules s'offrant à son regard le fascinait plus particulièrement. De minuscules silhouettes appaissaient au travers des hublots qu’il distinguait. Souvenir ? Son bracelet ID passa au vert clignotant, puis aussitôt à l'orange avant de reprendre sa couleur fonctionnelle. Julius commanda l’escamotage de son repas en terminant sa succion . D'une manière inaccoutumée, il fut obligé de réitérer son aspiration pour engager la fonction suivante de cette console. Il quitta sans plus de questionnement son aire de repos. Dans la coursive régnait une agitation ordonnée peu habituelle. L'humanoïde de la veille était toujours posté au même endroit. Il semblait avoir pris racine sur place. Entouré de 2 robots brancardiers, son bracelet ID était éteint. La majorité des autres passants se rendant à l'atelier se trouvait à proximité, immobile mais attentive. Les autres contournaient ce lieu quelque peu obstrué, afin de poursuivre leurs missions. Julius s'immobilisa, ressentant une nouvelle ondée de sensations qu'il se hâta de fuir en reprenant son trajet. Peur… Arrivé à son poste de travail, il ne prit pas de suite la place de J85 qu’il observa un moment continuer sa tache. J85, c'est lui qui fabrique l'A25 comme moi! L'irruption de cette pensée le laissa tellement dubitatif qu'il ne remarqua pas la réalité du déroulement de sa conscience. Moi, Lui…? Poursuivit cette réflexion… Son regard embrassa la vaste salle où œuvrait la centaine d'ouvriers. Il remarqua d'autres humanoïdes en attente à côté de leurs espaces respectifs, regardant aussi cet environnement. Une vibration étrange émanait de ce lieu, cela le déstabilisa un moment, le temps qu'il décompose cet élément en une nouvelle entité mnésique: Bruits… puis Bruits-Plaisir, Bruits-Peur… M2 venait de relever M1, le bracelet ID de ce dernier émettait un clignotement non répertorié qu'il ne put donc prendre en compte. Il s'installa devant la console: Travail ? L'indicateur des ateliers signalait un net ralentissement de production depuis le début de la relève, ainsi qu'un taux d'occupation des modules d'habitation plutôt bas. Le code affiché sur la console était représentatif de messages d'alerte. Julius intégra quelque chose de différent. Bruits-Peur-Qui? De son aire de travail, il voyait J85 en prostration, le regard fixé sur lui. La chaîne laissait s'accumuler les unités de base dans un fracas non coutumier. Ce tohu-bohu se répercutait à chaque poste et Julius comprit en un éclair la raison et le sens de ce bruit. Un clignotement révélateur attira son regard. Il fixa le bracelet ID de son partenaire de travail. Il remarqua la couleur verdoyante discontinue de ce dernier en même temps qu'il aperçut dans ses yeux ce même événement reflété par son propre bracelet. Leurs regards se rencontrèrent et posèrent la même question: — "Qu'est ce qui ne va pas ?" Julius comprit en cet instant le trouble renvoyé en miroir par son vis-à-vis. Pourquoi les unités médicales restaient-elles inactives face à ces dysfonctionnements se répétant à l'infini dans l'entrepôt? Pourquoi l'automédication ne venait-elle pas répondre à sa sensation de mal-être? Il remarqua deux robots en tenue sanitaire se faire face dans une même expression éteinte. Leurs bracelets personnels irradiaient les tenues blanches de cette même teinte émeraude discontinue signalant un problème. Julius, reporta son attention sur J85. Celui-ci en faisait de même. Une étrange sensation apparut dans son bas-ventre, à l'endroit habituellement réservé à l'excrétion. J84 présentait une morphologie qu'il n'avait jamais discernée auparavant: ses traits étaient fins et son torse avait des formes volumineuses. Cette particularité lui donnait une impression nouvelle. Désir. Il s'attarda donc sur son bracelet ID afin d'en analyser la teneur et d'évacuer cette sensation troublante. J85 avait pour identité Julia. Cette découverte mit en lien sa propre relation avec le nom sous lequel il se connaissait, mais dont il n'avait jamais eu l'utilité. Il avança sa main et saisie celle de Julia sans qu’elle eût de recul. Elle accepta ce contact. Une onde intense de plaisir partagé l'envahit à la chaleur ressentie. M2 regardait sur l'épaule de M1 la nouvelle fonction se déroulant sur la console de contrôle.
L'écran était submergé par un défilement incessant. M1 se retourna pour dévisager à M2. Julius comprit alors: son identité était tout autre que ce qu'il n'avait jamais essayé d'appréhender. Ses sens étaient maintenant en éveil. — "Qu'est ce que nous faisons là?" Cette question dévoila d'un coup les énormes possibilités s'ouvrant à lui, à eux. Subsistait une énigme qu'il partagea avec Julie: — "Mais qui sommes-nous ?" — "Je me posais la même question que toi » répondit Julie avec un sourire emprunt de malaise. La vibration de sa voix lui fit prendre conscience de l'émergence d'une capacité surgie du fond des ages. Ces paroles dont il était le destinataire produisirent une déferlante de sensations. Une vague puissante l'imprégna de sa singularité. Découvrant son humanité et de tout ce qu'elle représentait, il eut un frisson à l'émergence de ses instincts refoulés. L'histoire, voilà ce qu'il ressentait, le sentiment d'avoir eu un passé vide de sens, la possibilité d'avoir un avenir à remplir avec du temps. Les clefs de Chronos venaient de déverrouiller son existence. Tout le désordre de ces dernières heures prenait un sens dans l'empathie fiévreuse qu'il lisait sur les corps de ses voisins. Ken 22, Larr 12 et Julia 85 prenaient à son regard une apparence longtemps oubliée, se superposant aux images des enfants Kenny, Larry et Julie jouant ensemble dans les couffins. La sensation furtive d'interrogation face au quartier d'habitation perçue au réveil, se transforma en certitude d'avoir vécu avec ses voisins dans ce lieu maintenant identifié. Un flot d'informations trop longtemps laissé en stase lui donna le pouvoir de décider de ses actes, de se tourner vers des individualités qui venaient de reprendre vie et histoire dans sa conscience. — « Allons voir les contrôleurs M » Julius venait d'interpeller le groupe d'ouvriers, et ils formaient une entité nouvelle, ces derniers lui formulaient une injonction identique dans le même temps, poussés par un élan grégaire retrouvé. Marc et Mona avaient débrayé le console de supervision, et avec une dextérité dont ils étaient les premiers étonnés, ils fouillaient l'énorme mémoire centrale de l'UC. Les codes d'accès aux fichiers se dévoilaient instantanément, apparaissant comme par magie sous leurs doigts fébriles. Ils pouvaient accéder à des fichiers cachés dont la date les faisait remonter des siècles en arrière. Une foule massive commençait à se tasser dans la salle, et regardait d'un œil attentif ces lignes de code se dérouler sur l'écran dont M1 et M2 avaient pris le contrôle. Le chaos des moments précédents s’organisait en une question unique de ces humanoïdes s’avançant dans le module M, par couples, mains dans la main. Une voix mécanique, froide et impersonnelle sortit des membranes vocales du vaisseau spatial, laissant tout le monde dans un silence pesant: « Colons de la navette StellarNef III, vous voici en phase d'éveil et cela nécessite quelques explications. Depuis votre dernière période d’activité, vous avez remarqué cette naissance. Nous sommes en l'an 01/3245 du calendrier chrétien, et vous venez de prendre conscience de votre réalité. Vous venez tous de faire l'expérience de votre humanité, et sans les nanoxiolytiques procurés par vos bracelets ID, cette révélation vous aurait été fatale. Votre vaisseau a quitté la planète Terra Origina depuis maintenant 5 siècles, et vous êtes à ce jour les seuls représentants de l’espèce humaine dans l'univers. Ce vaisseau, StellarNef III est un des derniers espoirs des hommes ayant financé ce projet dans le plus grand secret. Notre planète a fini sa vie, victime des guerres engendrées par les conglomérats économiques. Vous pourrez par la suite vous plonger individuellement dans les archives stellaires qui vous révéleront les différentes étapes de votre voyage vers un nouveau monde à coloniser. Votre génération ne connaît que l'espace, aussi a-t-il été décidé de vous transformer avant le départ, avec la technique des micropuces biologiques, la nanotechnologie, ceci en accord avec vos ancêtres et géniteurs, et pour vous éviter les dangers d'un long voyage sidéral. Ils ont décidé pour eux et donc pour vous de cette amnésie. Votre conscience est fragmentaire: le passé n’existe pas pour vous, le futur vous est interdit durant la majorité de votre vie. Ces réalités vous sont interdites afin de vous protéger de vous-même. Vous avez entre les mains l’avenir de l’humanité, nous vous avons débarrassé des angoisses de cette dernière afin que vous poursuiviez votre quête. A ce jour, StellarNef III n'a pas encore découvert de planète viable pour l'espèce humaine et vous vous éveillez dans ce vaisseau afin de perpétuer le projet. Votre vie précédente était en suspens, et grâce au contrôle cybernétique implanté dans votre psyché, vous avez perpétué ce travail sans vous soucier de vos origines. Je suis L'IA gérant tout cela. Aujourd'hui, votre tâche est de produire la génération suivante, vous connaissez déjà votre partenaire. Deux autres vaisseaux explorent des dimensions spatiales de la position de Terra Origina : ils sont votre fratrie. Dans 3 ans, soit en 01/3248, vous reprendrez vos fonctions programmées. Vos enfants seront installés dans l'aile 003 du navire. C'est dans cette partie de StellarNef III qu'ont vécu et sont morts vos géniteurs. Aujourd'hui vous avez la connaissance, demain vous serez libres. Julius se jeta sur la console pour ouvrir son fichier personnel: il était né en 01/3215 dans l'aile 003 et installé 3 ans plus tard dans la 004, l’endroit où il se trouvait à ce jour. Selon ce fichier, ses parents, J74 et j75 étaient morts cette même année à l'age de 33 ans dans la 005. En fin de fichier s'inscrivait une dernière information: Julius 84 fin de fonctions 01/3248. Il chercha en vain à accéder aux codes exécutant ce fichier, puis progressivement se désintéressa de la date fatale. Noyé par le flot de molécules mnémolytiques secrété dans ses enveloppes cérébrales, il trouva inutile dorénavant de modifier ce code dont l'inaccessibilité était certaine. Sous l'impulsion d'un violent désir, il retourna dans sa couchette accompagné de Julia, et se laissa aller à son penchant humain. C’est ce que lui préconisait son humanité retrouvée. Il était en liberté avec ce désir si longtemps enfoui.
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Texte et illustration Philippe Raimond 2002